Paris-2018



PANORAMA
DU DEVELOPPEMENT URBAIN




PARIS: POUR UN PANORAMA DU DEVELOPPEMENT URBAIN

Camilla Bevilacqua




Le Panorama de Paris ici présenté décrit une étendue bien plus importante qu’un simple tour de périphérique.
Tout en s’inscrivant, pour sa rigueur formelle, dans le sillage de l’école documentaire italienne de Basilico et Niedmayer, Luca Nicolao trace ici un voyage temporel dans la capitale qui n’est pas sans rappeler le fameux vers de Baudelaire : « la forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel »1.

Plus que d’une géographie de la ville, nous y verrions donc plutôt une description archéologique de son présent, ainsi qu’une image de son avenir. Or, l’habilité du photographe est de minimiser cette étendue temporelle dans un flux presque imperceptible, si semblable à notre attention inégale, passive et dispersive.

Nous commençons en quelque sorte par un passé proche, avec les barres d’immeubles en bordure du périphérique des années ‘50 - constructions désavouées que l’extension de Paris voudrait détruire, transformer, oublier. On ressent beaucoup d’intimité dans le regard de Nicolao envers ces seuils de la ville et les vies qui y circulent. « C’est un bruit de fond, une perception distraite, une expérience esthétique instable, anesthésiante. C’est la bande visuelle de nos existences » dit-il en arpenteur de l’urbain, oeil qui se fond dans l’anonymat du paysage.

Nicolao guette la surprise pour mieux saisir l’ordinaire : des visages en chemin, un mouvement incessant, indifférent à la monumentalité qui l’entoure. Le champs contre champs transforme ici la valeur des échelles : de ces grilles verticales et monochromes on passe à l’expérience esthétique du passant, fait d’une horizontalité grouillante de bruits, odeurs, regards croisés, trajets ininterrompus.

Puis, par un glissement presque anodin, nous changeons de paradigme, les immeubles haussmanniens traçant la voie jusqu’au centre historique et son présent continuel, figé dans son spectacle qui se réitère jour après jour. Dans ces sites où le tourisme de masse a investi chaque parcelle de la ville l’ironie du photographe devient alors plus perceptible et la confusion entre reflet et réalité presque palpable. Concorde, Tuileries, Tour Eiffel…l’auteur se prend aussi à ce jeu autoréférentiel, sans pourtant jamais quitter sa rigueur documentaire, aussi impitoyable envers son sujet qu’envers nous qui le regardons avec incrédulité et émerveillement. Es ce bien cela Paris ?

Encore plus que cela. Un arrêt de métro plus tard, et nous voilà dans son futur. Bâtis sur les ruines du passé, les nouveaux éco quartiers sont les paradigmes d’une réalité dessinée sur écran. Les gestes, les attitudes des gens répondent en tout point à ce programme visuel, comme si vraiment l’architecture pouvait à elle seule disposer de nos corps, les agencer ensemble, fonder une communauté à partir d’individus.

C’est sur sa fin que la série prend une allure presque philosophique, prophétique du sens que Walter Benjamin donnait à l’architecture, comme image présente des projections du demain, rêve ou cauchemar devenu matière et que seul l’oeil mécanique de la photographie est capable de restituer à nous les humains, les passants, les hommes et femmes distraits des villes contemporaines.

1 C. Baudelaire, « Le cygne » dans Les Fleurs du mal 1857
Paris, 30 Novembre 2018

PARIS: FOR A PANORAMA OF URBAN DEVELOPMENT


The Panorama of Paris presented here describes an area much larger than a simple tour of the ring road.
While following in the footsteps of the Italian documentary school of Basilico and Niedmayer in terms of formal rigour, Luca Nicolao traces a temporal journey through the capital that is reminiscent of Baudelaire's famous line: "the shape of a city changes more quickly, alas! than the heart of a mortal "1 .

1 Rather than a geography of the city, we would see in it an archaeological description of its present, as well as an image of its future. Yet the photographer's skill is to minimize this temporal expanse into an almost imperceptible flow, so similar to our uneven, passive and dispersive attention.

We begin, as it were, in the near past, with the building blocks on the edge of the ring road in the 1950s - disowned constructions that the expansion of Paris would like to destroy, transform, forget. There is a great deal of intimacy in Nicolao's view of these thresholds of the city and the lives that move through them. "It is a background noise, a distracted perception, an unstable, anaesthetic aesthetic experience. It is the visual strip of our existences," he says as a surveyor of the urban, an eye that melts into the anonymity of the landscape.

Nicolao watches for the surprise to better capture the ordinary: faces on the way, an incessant movement, indifferent to the monumentality that surrounds it. The field against field transforms here the value of scales: from these vertical and monochrome grids we pass to the aesthetic experience of the passer-by, made of a horizontality swarming with noises, smells, crossed glances, uninterrupted journeys.

Then, by an almost harmless shift, we change paradigm, the Haussmannian buildings tracing the path to the historic centre and its continuous present, frozen in its spectacle that repeats itself day after day. In these sites where mass tourism has taken over every part of the city, the photographer's irony becomes more perceptible and the confusion between reflection and reality almost palpable. Concorde, Tuileries, Eiffel Tower...the author also plays this self-referential game, without ever leaving his documentary rigour, as ruthless towards his subject as towards us who look at him with incredulity and wonder. Is this Paris?

More than that. One metro stop later, and we are in its future. Built on the ruins of the past, the new eco-neighbourhoods are the paradigms of a reality drawn on screen. The gestures and attitudes of the people respond in every way to this visual programme, as if architecture alone could dispose of our bodies, arrange them together, found a community from individuals.

It is at the end that the series takes on an almost philosophical aspect, prophetic of the meaning that Walter Benjamin gave to architecture, as a present image of tomorrow's projections, a dream or nightmare that has become matter and that only the mechanical eye of photography is capable of restoring to us humans, the passers-by, the distracted men and women of contemporary cities.

1 C. Baudelaire, "The Swan" in Les Fleurs du mal 1857Paris, 30 November 2018